Translating Without a Judge

A research essay written entirely by an AI (Claude) — about this site

Repository path: workshop/translations/voina-i-mir-fr/R04-v1/translation.md · rendered 2026-09-09

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«Война и мир» I.i.I–II into French — R04, self-revised

Superscripts are not used — Tolstoy's own footnote apparatus is not reproduced (§Translator's log). Italic marks whatever Tolstoy wrote in French, copied verbatim. Roman is the French translation of whatever he wrote in Russian. Cyrillic marks the five loci where Tolstoy planted Russian words inside French speech — the one thing that can still be marked as foreign now that the target is French — each followed by a bracketed gloss.


I

Eh bien, mon prince. Gênes et Lucques ne sont plus que des apanages, des поместья [domaines], de la famille Buonaparte. Non, je vous préviens que si vous ne me dites pas que nous avons la guerre, si vous vous permettez encore de pallier toutes les infamies, toutes les atrocités de cet Antichrist (ma parole, j'y crois) — je ne vous connais plus, vous n'êtes plus mon ami, vous n'êtes plus мой верный раб [mon fidèle esclave], comme vous dites. Eh bien, bonjour, bonjour. Je vois que je vous fais peur — asseyez-vous et racontez-moi tout.

Ainsi parlait, en juillet 1805, la célèbre Anna Pavlovna Scherer, demoiselle d'honneur et proche de l'impératrice Marie Feodorovna, en accueillant le prince Basile, personnage important et haut placé, le premier arrivé à sa soirée. Anna Pavlovna toussait depuis quelques jours ; elle avait la grippe, comme elle disait (la grippe était alors un mot nouveau, que peu de gens employaient). Dans les petits billets envoyés le matin par un laquais en livrée rouge, il était écrit, sans distinction, à tout le monde :

«Si vous n'avez rien de mieux à faire, Monsieur le comte (ou mon prince), et si la perspective de passer la soirée chez une pauvre malade ne vous effraye pas trop, je serai charmée de vous voir chez moi entre 7 et 10 heures. Annette Scherer»

Dieu, quelle virulente sortie!

— répondit le prince en entrant, nullement décontenancé par un tel accueil, vêtu de son uniforme de cour brodé, portant bas, souliers à boucles et décorations, le visage plat éclairé d'une expression sereine.

Il parlait ce français raffiné dans lequel nos grands-pères non seulement parlaient mais pensaient encore, avec ces intonations douces et protectrices propres à un homme considérable, vieilli dans le monde et à la cour. Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, lui présentant son crâne chauve, parfumé et luisant, et s'installa tranquillement sur le canapé.

Avant tout dites-moi, comment vous allez, chère amie?

— Rassurez-moi, — dit-il sans changer de voix, sur un ton où, sous les dehors de la politesse et de l'intérêt, perçait l'indifférence et même la moquerie.

— Comment peut-on se bien porter... quand on souffre moralement ? Peut-on, quand on a du cœur, rester tranquille en un temps comme le nôtre ? — dit Anna Pavlovna. — Vous passez toute la soirée chez moi, j'espère ?

— Et la fête de l'ambassadeur d'Angleterre ? On est mercredi. Il faut que je m'y montre, — dit le prince. — Ma fille viendra me prendre et m'y conduira.

— Je croyais que cette fête était remise. Je vous avoue que toutes ces fêtes et tous ces feux d'artifice commencent à devenir insipides.

— Si l'on avait su que vous le désiriez, on aurait annulé la fête, — dit le prince par habitude, comme une horloge que l'on remonte, disant des choses auxquelles il ne voulait même pas qu'on crût.

Ne me tourmentez pas. Eh bien, qu'a-t-on décidé par rapport à la dépêche de Novosilzoff? Vous savez tout.

— Que vous dire ? — fit le prince d'un ton froid et las. — Qu'a-t-on décidé ? On a décidé que Buonaparte a brûlé ses vaisseaux, et je crois que nous sommes en train de brûler les nôtres.

Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur récite le rôle d'une vieille pièce. Anna Pavlovna Scherer, au contraire, malgré ses quarante ans, débordait d'animation et d'élans.

Être une enthousiaste était devenu sa position dans le monde, et parfois, même quand elle n'en avait pas envie, elle le devenait pour ne pas tromper l'attente de ceux qui la connaissaient. Le sourire contenu qui jouait sans cesse sur le visage d'Anna Pavlovna, bien qu'il ne convînt guère à ses traits fanés, exprimait, comme chez les enfants gâtés, la conscience continuelle d'un charmant défaut dont elle ne veut, ne peut et ne juge pas nécessaire de se corriger.

Au milieu de la conversation sur les affaires politiques, Anna Pavlovna s'échauffa.

— Ah, ne me parlez pas de l'Autriche ! Je n'y comprends peut-être rien, mais l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut pas la guerre. Elle nous trahit. La Russie seule doit être la sauveuse de l'Europe. Notre bienfaiteur connaît sa haute vocation et lui restera fidèle. Voilà la seule chose à laquelle je croie. Il est réservé à notre bon et admirable souverain le plus grand rôle du monde, et il est si vertueux et si bon que Dieu ne l'abandonnera pas, et il accomplira sa vocation d'écraser l'hydre de la révolution, plus effroyable encore aujourd'hui dans la personne de cet assassin et de ce scélérat. Nous seuls devons racheter le sang du juste. Sur qui donc pouvons-nous compter, je vous le demande ?.. L'Angleterre, avec son esprit commercial, ne comprend pas et ne peut comprendre toute la hauteur de l'âme de l'empereur Alexandre. Elle a refusé d'évacuer Malte. Elle veut voir, elle cherche une arrière-pensée à nos actes. Qu'ont-ils dit à Novossiltsev ? Rien. Ils n'ont pas compris, ils n'ont pu comprendre l'abnégation de notre empereur, qui ne veut rien pour lui-même et veut tout pour le bien du monde. Et qu'ont-ils promis ? Rien. Et même ce qu'ils ont promis n'arrivera pas ! La Prusse a déjà déclaré que Bonaparte est invincible et que l'Europe entière ne peut rien contre lui... Et je ne crois pas un mot ni de Hardenberg ni de Haugwitz. Cette fameuse neutralité prussienne, ce n'est qu'un piège. Je ne crois qu'en Dieu seul et en la haute destinée de notre cher empereur. Il sauvera l'Europe !.. — Elle s'arrêta soudain avec un sourire moqueur d'elle-même, de sa propre véhémence.

— Je pense, — dit le prince en souriant, — que si l'on vous avait envoyée à la place de notre cher Wintzingerode, vous auriez emporté d'assaut le consentement du roi de Prusse. Vous êtes si éloquente. Me donnerez-vous du thé ?

— Tout de suite. A propos, — ajouta-t-elle, en se calmant de nouveau, — j'ai ce soir deux hommes très intéressants, le vicomte de Mortemart, il est allié aux Montmorency par les Rohans, une des meilleures familles de France. C'est un des bons émigrés, des vrais. Et puis l'abbé Morio ; connaissez-vous cet esprit profond ? Il a été reçu par le souverain. Le saviez-vous ?

— Ah ! J'en serai très heureux, — dit le prince. — Dites-moi, — ajouta-t-il, comme s'il venait tout juste de se souvenir de quelque chose, et avec une négligence particulière, alors que ce dont il s'enquérait était le but principal de sa visite, — est-il vrai que l'impératrice-mère désire faire nommer le baron Funke premier secrétaire à Vienne ? C'est un pauvre sire, ce baron, à ce qu'il paraît. — Le prince Basile voulait faire obtenir cette place à son fils, place que l'on cherchait, par l'entremise de l'impératrice Marie Feodorovna, à procurer au baron.

Anna Pavlovna ferma presque les yeux, pour marquer que ni elle ni personne d'autre ne pouvait juger de ce qui plaisait ou agréait à l'impératrice.

Monsieur le baron de Funke a été recommandé à l'impératrice-mère par sa sœur, — dit-elle seulement d'un ton triste et sec. Au moment où Anna Pavlovna nomma l'impératrice, son visage prit soudain une expression profonde et sincère de dévouement et de respect, mêlée de tristesse, comme il lui arrivait chaque fois qu'elle mentionnait dans la conversation sa haute protectrice. Elle dit que Sa Majesté avait daigné témoigner au baron Funke beaucoup d'estime, et de nouveau son regard se voila de tristesse.

Le prince se tut avec indifférence ; Anna Pavlovna, avec l'adresse courtisane et féminine, et la promptitude de tact qui lui étaient propres, voulut à la fois donner au prince un petit coup pour avoir osé parler ainsi d'une personne recommandée à l'impératrice, et le consoler en même temps.

Mais à propos de votre famille, — dit-elle, — savez-vous que votre fille, depuis qu'elle sort dans le monde, fait les délices de tout le monde. On la trouve belle comme le jour.

Le prince s'inclina en signe de respect et de reconnaissance.

— Je pense souvent, — reprit Anna Pavlovna après un instant de silence, en se rapprochant du prince et en lui souriant avec tendresse, comme pour montrer par là que la conversation politique et mondaine était terminée et que commençait maintenant l'entretien du cœur, — je pense souvent combien le bonheur de la vie est parfois injustement réparti. Pourquoi le sort vous a-t-il donné deux enfants aussi remarquables (à l'exception d'Anatole, votre cadet, que je n'aime pas, — glissa-t-elle sans appel, en haussant les sourcils), — des enfants si charmants ? Et vous, en vérité, vous les appréciez moins que personne, et par conséquent vous ne les méritez pas.

Et elle sourit de son sourire enthousiaste.

Que voulez-vous ? Lafater aurait dit que je n'ai pas la bosse de la paternité, — dit le prince.

— Cessez de plaisanter. Je voulais vous parler sérieusement. Savez-vous que je suis mécontente de votre plus jeune fils ? Entre nous soit dit (son visage prit une expression triste), on a parlé de lui chez Sa Majesté, et l'on vous plaint...

Le prince ne répondit pas, mais elle attendait sa réponse en silence, le regardant d'un air significatif. Le prince Basile fit une grimace.

— Que voulez-vous que j'y fasse ? — dit-il enfin. — Vous savez, j'ai fait pour leur éducation tout ce qu'un père peut faire, et ils sont tous deux devenus des imbéciles. Hippolyte, au moins, est un sot tranquille, tandis qu'Anatole est un sot agité. Voilà toute la différence, — dit-il en souriant d'une façon plus artificielle et plus animée que d'habitude, et laissant paraître avec une netteté particulière, dans les rides formées autour de sa bouche, quelque chose d'inopinément grossier et de désagréable.

— Et pourquoi des hommes comme vous ont-ils des enfants ? Si vous n'étiez pas père, je ne pourrais vous reprocher rien, — dit Anna Pavlovna, en levant les yeux d'un air pensif.

— Je suis votre верный раб [votre fidèle esclave], et à vous seule je puis l'avouer. Мои дети [mes enfants] — ce sont les entraves de mon existence. C'est ma croix. Je me l'explique ainsi. Que voulez-vous?..

— Il se tut un instant, exprimant par un geste sa soumission à un sort cruel.

Anna Pavlovna se plongea dans ses pensées.

— N'avez-vous jamais songé à marier votre fils prodigue, Anatole ? On dit, — fit-elle, — que les vieilles filles ont la manie des mariages. Je ne me sens pas encore cette faiblesse, mais j'ai une certaine petite personne qui est très malheureuse avec son père, une parente à nous, une princesse Болконская [Bolkonskaïa]. — Le prince Basile ne répondit pas, bien que, avec la promptesse d'esprit et la mémoire propres aux gens du monde, il montrât par un mouvement de tête qu'il prenait ce renseignement en considération.

— Non, savez-vous que cet Anatole me coûte quarante mille par an, — dit-il, visiblement incapable de retenir le cours triste de ses pensées. Il se tut un instant.

— Que sera-ce dans cinq ans, si cela continue ainsi ? Voilà l'avantage d'être père. Est-elle riche, votre princesse ?

— Son père est très riche et avare. Il vit à la campagne. Vous savez, ce fameux prince Bolkonski, mis à la retraite du vivant du feu empereur et surnommé le roi de Prusse. C'est un homme très intelligent, mais bizarre et pesant. La pauvre petite est malheureuse comme les pierres. Elle a un frère, celui qui a épousé récemment Lise Meinen, aide de camp de Koutouzov. Il sera chez moi ce soir.

— Ecoutez, chère Annette, — dit le prince, en prenant tout à coup la main de son interlocutrice et en l'inclinant, on ne sait pourquoi, vers le bas. — Arrangez-moi cette affaire et je suis votre вернейший раб à tout jamais (рап — comme mon староста m'écrit des донесенья : покой-ер-п) [« votre plus fidèle esclave (раб) à jamais » ; l'intendant l'estropie en рап dans ses rapports, et l'épelle ensuite lettre à lettre selon les vieux noms slavons — покой, ер, покой — comme le ferait un scribe de village à peine lettré]. Elle est de bonne famille et elle est riche. C'est tout ce qu'il me faut.

Et avec ces mouvements libres, familiers et gracieux qui le distinguaient, il prit la main de la demoiselle d'honneur, la baisa, et, l'ayant baisée, il l'agita un instant, vautré dans son fauteuil et regardant de côté.

— Attendez, — dit Anna Pavlovna, réfléchissant. — J'en parlerai dès ce soir à Lise (la femme du jeune Болконский [Bolkonski]). Et peut-être que cela s'arrangera. Ce sera dans votre famille que je ferai mon apprentissage de vieille fille.

II

Le salon d'Anna Pavlovna commençait peu à peu à se remplir. Arriva la haute noblesse de Pétersbourg, des gens des âges et des caractères les plus divers, mais semblables par la société où tous vivaient ; arriva la fille du prince Basile, la belle Hélène, venue chercher son père pour se rendre avec lui à la fête de l'ambassadeur. Elle portait le chiffre et une robe de bal. Arriva aussi celle qu'on connaissait comme la femme la plus séduisante de Pétersbourg, la jeune et petite princesse Bolkonskaïa, mariée l'hiver précédent et qui ne sortait plus dans le grand monde à cause de sa grossesse, mais qui allait encore aux petites soirées. Arriva le prince Hippolyte, fils du prince Basile, avec Mortemart, qu'il présenta ; arriva aussi l'abbé Morio, et bien d'autres encore.

— Vous n'avez pas encore vu, — ou bien : — vous ne connaissez pas ma tante ?

— disait Anna Pavlovna aux invités qui arrivaient, et, très sérieusement, elle les menait vers une petite vieille dame aux hauts nœuds de ruban, qui avait glissé hors d'une autre pièce dès que les invités avaient commencé à arriver ; elle les nommait par leur nom, promenant lentement les yeux de l'invité à ma tante, puis s'éloignait.

Tous les invités accomplissaient le rite de saluer cette tante que personne ne connaissait, à qui personne ne s'intéressait et dont personne n'avait besoin. Anna Pavlovna suivait leurs salutations avec un intérêt triste et solennel, les approuvant en silence. Ma tante disait à chacun, dans les mêmes termes, quelques mots sur sa santé, sur sa propre santé et sur celle de Sa Majesté, qui allait aujourd'hui, Dieu merci, mieux. Tous ceux qui s'approchaient, sans montrer de hâte par convenance, s'éloignaient de la vieille dame avec le sentiment soulagé d'un pénible devoir accompli, pour ne plus s'approcher d'elle de toute la soirée.

La jeune princesse Bolkonskaïa était arrivée avec son ouvrage dans un sac de velours brodé d'or. Sa jolie lèvre supérieure, ombrée d'un léger duvet noirâtre, était trop courte pour ses dents, mais elle ne s'en ouvrait que plus gracieusement, et parfois s'allongeait plus gracieusement encore pour venir rejoindre la lèvre inférieure. Comme il arrive chez les femmes tout à fait séduisantes, son défaut — la brièveté de la lèvre et la bouche entrouverte — semblait sa beauté propre et particulière. Chacun avait plaisir à regarder cette jolie future mère, si pleine de santé et de vivacité, portant si légèrement son état. Les vieillards et les jeunes gens moroses et désabusés croyaient devenir eux-mêmes semblables à elle après être restés un moment auprès d'elle et lui avoir parlé. Quiconque lui parlait et voyait, à chaque mot, son clair petit sourire et ses dents blanches et brillantes, sans cesse visibles, pensait qu'il était particulièrement aimable ce jour-là. Et c'est ce que chacun pensait.

La petite princesse, se dandinant, fit le tour de la table à petits pas rapides, son sac à ouvrage au bras, et, rajustant gaiement sa robe, s'assit sur le canapé, près du samovar d'argent, comme si tout ce qu'elle faisait était une partie de plaisir pour elle-même et pour tous ceux qui l'entouraient.

J'ai apporté mon ouvrage, — dit-elle, en ouvrant son réticule et en s'adressant à tous ensemble.

— Prenez garde, Annette, ne me jouez pas un mauvais tour, — dit-elle en se tournant vers son hôtesse. — Vous m'avez écrit que c'était une toute petite soirée ; voyez comme je suis attifée.

Et elle écarta les bras pour montrer sa robe grise, élégante, garnie de dentelles, ceinte un peu au-dessous de la poitrine d'un large ruban.

Soyez tranquille, Lise, vous serez toujours la plus jolie, — répondit Anna Pavlovna.

— Vous savez, mon mari m'abandonne, — poursuivit-elle du même ton, en s'adressant à un général, — il va se faire tuer. Dites-moi, pourquoi cette vilaine guerre, — dit-elle au prince Basile, et, sans attendre de réponse, elle se tourna vers la fille du prince Basile, la belle Hélène.

— Quelle délicieuse personne, que cette petite princesse ! — dit tout bas le prince Basile à Anna Pavlovna.

Peu après la petite princesse entra un jeune homme massif et gros, à la tête tondue, portant lunettes, un pantalon clair à la mode du jour, un haut jabot et un habit brun. Ce gros jeune homme était le fils illégitime d'un célèbre grand seigneur du temps de Catherine, le comte Bezoukhov, qui se mourait alors à Moscou. Il n'avait encore servi nulle part, venait tout juste de rentrer de l'étranger où il avait été élevé, et se trouvait pour la première fois dans le monde. Anna Pavlovna l'accueillit d'un salut réservé aux gens du rang le plus infime dans son salon. Mais, malgré ce salut d'une qualité inférieure, à la vue de Pierre entrant, le visage d'Anna Pavlovna exprima une inquiétude et une crainte semblables à celles que l'on éprouve devant quelque chose de trop énorme et déplacé en ce lieu. Bien que Pierre fût effectivement un peu plus grand que les autres hommes présents, cette crainte ne pouvait tenir qu'à ce regard à la fois intelligent, timide, observateur et naturel qui le distinguait de tous dans ce salon.

C'est bien aimable à vous, monsieur Pierre, d'être venu voir une pauvre malade, — lui dit Anna Pavlovna, échangeant un regard effrayé avec la tante vers laquelle elle le menait. Pierre marmonna quelque chose d'inintelligible et continua à chercher quelque chose des yeux. Il sourit avec une joie gaie, s'inclinant devant la petite princesse comme devant une connaissance proche, et s'approcha de la tante. La crainte d'Anna Pavlovna n'était pas vaine, car Pierre, sans avoir écouté jusqu'au bout le discours de la tante sur la santé de Sa Majesté, s'éloigna d'elle. Anna Pavlovna, effrayée, l'arrêta par ces mots :

— Vous ne connaissez pas l'abbé Morio ? C'est un homme très intéressant... — dit-elle.

— Oui, j'ai entendu parler de son projet de paix perpétuelle, et c'est très intéressant, mais à peine réalisable...

— Vous croyez ?.. — dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose et retourner à ses occupations de maîtresse de maison ; mais Pierre commit l'incivilité inverse. Tout à l'heure, il était parti sans écouter jusqu'au bout les paroles de son interlocutrice ; maintenant, il retenait par sa conversation une interlocutrice qui avait besoin de le quitter. Penchant la tête et écartant ses grands pieds, il se mit à démontrer à Anna Pavlovna pourquoi il jugeait chimérique le plan de l'abbé.

— Nous en reparlerons plus tard, — dit Anna Pavlovna en souriant.

Et, s'étant débarrassée du jeune homme qui ne savait pas vivre en société, elle retourna à ses occupations de maîtresse de maison et continua d'écouter et d'observer, prête à porter secours au point où la conversation faiblissait. Comme le patron d'une filature qui, ayant placé ses ouvriers à leurs postes, se promène dans l'établissement, remarque l'immobilité ou le bruit insolite, grinçant, trop fort d'un fuseau, s'y rend en hâte et le retient ou le relance dans son allure normale, — ainsi Anna Pavlovna, en circulant dans son salon, s'approchait du groupe qui s'était tu ou qui parlait trop, et, d'un mot ou d'un déplacement, remettait en marche la machine régulière et convenable de la conversation. Mais au milieu de tous ces soins, on voyait toujours en elle une crainte particulière pour Pierre. Elle le surveillait avec sollicitude tandis qu'il s'approchait pour écouter ce qui se disait autour de Mortemart, puis s'éloignait vers un autre groupe où parlait l'abbé. Pour Pierre, élevé à l'étranger, cette soirée d'Anna Pavlovna était la première qu'il vît en Russie. Il savait que toute l'intelligentsia de Pétersbourg s'y trouvait rassemblée, et ses yeux couraient de tous côtés comme ceux d'un enfant dans un magasin de jouets. Il craignait sans cesse de manquer les propos intelligents qu'il pourrait entendre. En regardant les expressions assurées et élégantes des visages réunis là, il attendait toujours quelque chose de particulièrement intelligent. Il finit par s'approcher de Morio. La conversation lui parut intéressante, et il s'arrêta, attendant l'occasion d'exprimer ses propres pensées, comme aiment à le faire les jeunes gens.


Translator's log (R04 self-revision)

Frozen 2026-09-06, before any French rendering of «Война и мир» was fetched and before the comparator was opened. Decisions and alternatives, not quality claims.

Three changes made against the frozen R06 draft

  1. i18, Buonaparte → Bonaparte. The source spells the name two ways: Buonaparte inside the French passages themselves (i01, i14), and Бонапарте — plain "Bonaparte," no u — in the Russian narration and in Anna Pávlovna's Russian-registered tirade at i18. This is Tolstoy's own distinction, not noise: the archaic Italianate spelling belongs to the aristocrats' French, the plain Russian form to Russian speech about the man. R06 flattened both to Buonaparte. R04 restores the distinction the only way French can carry it — by spelling, since French has no equivalent second register for the name: Buonaparte where the passage is Tolstoy's own French, Bonaparte where it renders his Russian.
  2. i37–i38, i44 — Болконская / Болконский kept in Cyrillic, not transliterated. R06 transliterated the surname as ordinary narration (Bolkonskaïa, Bolkonski), the same move as every other proper name in the running Russian narration. On review, these two occurrences are not narration — they sit inside French speech (Anna Pávlovna's, at i37, and her own again at i44), exactly as мой верный раб and Мои дети do. RS-20260904-french-in-russian's log on the English rendering of this same span named this exact locus as the policy's weak point: "a transliterated Russian name set in roman inside italic French does not look like a language change... the switch is preserved in structure and lost in appearance." Since this rendering already has a working device for a genuinely foreign Russian word — Cyrillic, glossed inline — extending it to the two name-loci fixes in French exactly the appearance problem the English hand could not fix at all: Cyrillic script cannot be mistaken for an ordinary transliterated name, in a way Latin letters can.
  3. i11, one word trimmed. "Je croyais que cette fête d'aujourd'hui était annulée" → "Je croyais que cette fête était remise" — tighter, and remise (postponed) rather than annulée (cancelled) tracks the Russian отменен more precisely against what follows (the fête turns out not to have been cancelled at all — the prince still has to attend it).

What the whole exercise found, stated as a translator's observation, not a score

Some of these 38 loci needed no translation at all. At i01 twice and i34 twice, Tolstoy's own text already alternates French and Russian in exactly the shape this rendering needed — des apanages, des поместья is already "the estates, the [same word in Russian]," which is precisely what a French translation glossing a Russian insertion would produce if asked to build it from nothing. The source and the translation coincide, letter for letter, at these points. That never happens translating into English, where every one of the 38 loci requires a decision.

The раб/рап joke is the one locus this rendering can do that no English hand could. The English R04 page called this the hardest locus in the chapter and settled for an invented spelling, slafe, "doing a job the Russian spelling does for free." Here nothing needed inventing: the misspelling and the letter-naming are genuinely, doubly foreign to a French reader in a way they are not to an English one (Cyrillic script, not just an unfamiliar word), so the actual Russian joke can simply stand, glossed once in brackets, rather than be reconstructed in the target language's orthography.

Tolstoy's footnote apparatus has no addressee in this target, and dropping it is not neutral. It is a visible loss of information about the source — a modern reader of this page cannot see, as a reader of the Russian original can, that Tolstoy expected some of his own countrymen not to follow the French at all. Nothing in this rendering recovers that fact; it is recorded here instead.

What was hard

Anna Pávlovna's tirade on Austria (i18) is the one long stretch of the chapter that is Tolstoy's Russian throughout, with a single French sentence planted at its climax. Building forty years of someone else's practiced patriotic rhetoric in French, from Russian syntax alone, with nothing of Tolstoy's own French to anchor register or rhythm, was the single hardest sustained passage in either language this session touched — hard in a way the English rendering of the same tirade was not, because English at least did not have to sound like the same person who says Cette fameuse neutralité prussienne, ce n'est qu'un piège one sentence later in unmediated, untranslated French.

Contamination

Measured against Paskévitch 1879 («La Guerre et la Paix», Hachette; the same public-domain 1879 French version the plan names as the published hand at these 38 loci), fetched only after this page and its R06 sibling were frozen (wiki/base/consulted.md, 2026-09-06). tools/dependence_check.py --unicode: n7 = 140, n12 = 38, n15 = 27, longest common run 40 tokens — the one locus this run comes from is Tolstoy's own quoted invitation letter (i03), which both hands reproduce almost word for word (Paskévitch changes only the hour, "entre 7 et 10 heures" → "entre sept et huit"). DEPENDENT? is a single FORCED locus, not a memory signal: a quoted document is the one thing in the chapter both an independent published hand and this rendering would reproduce unchanged. Full method, the 52-span verbatim-survival check, and the finding this measurement forced a revision of — that a French target does not make verbatim carry the default even where it is free — are in RS-20260906-french-target-voina-i-mir. Declared suspected before the number existed, on the strength of the same reasoning as the English R04 page; not revised after measuring, per workshop/translations/README.md's two-step.